La troisième voie

Depuis quelques semaines, je vois ici le sentiment de détresse et de découragement qui nous habite depuis plusieurs années maintenant s’accentuer à une vitesse alarmante. Cela n’a rien d’étonnant, et il n’y a rien de plus humain et de plus normal, vue l’actualité du monde et sa violence.

Mais il me semble urgent ici d’ouvrir une autre voie.

Car ce sentiment de fatalité - justement - n’en est pas une ⚡️

Cette vague de découragement est partout. Je la vois dans les milieux militants, où le turnover, les burnout et les désillusions profondes (jusqu’à l’abandon total de l’action) sont légion.

Je la vois aussi dans ma communauté de profs de yoga et de méditation qui osent penser leur pratique et leur enseignement avec et pour le monde dans lequel nous vivons.

Et c’est dramatique, car c’est maintenant que nos voix et notre engagement peuvent soutenir et inspirer nos communautés et nos élèves.


Au-delà de la petite bulle des acteurices de l’engagement et du changement, je veux m’adresser ici à tout le monde. Car peu importe votre activité ou votre place dans la société ou la communauté, nous sommes une toile vivante et soudée :

ENSEMBLE, nos pensées, nos paroles et nos actions forment une CULTURE.

Dans cette toile, ne doutez pas de votre importance: :

chaque voix compte.

C’est pourquoi notre réponse - publique ou privée, intime ou collective - aux événements du monde est cruciale aujourd’hui.


Nous faisons face aujourd’hui à une stratégie violente et implacable : le fameux “flood the zone” de Steve Bannon, chief strategist de Trump pendant son premier mandat, et dont la méthode est reprise puissance mille depuis le 20 janvier.

“Flood the zone”, c’est la Blitzkrieg politique :

signer tellement de mandats, lancer tellement d’annonces, accumuler tellement de mesures, toutes les plus radicales et extrêmes les unes que les autres, que les médias et l’opposition sont simplement débordés.

Ce flood the zone dûment relayé sur les RS est une guerre de l’attention d’une violence inouïe.

Cette politique a beau être américaine, elle nous affecte tou.te.s - et nous le savons. Car elle a trait à la défense du vivant, au climat, aux idéologies xénophobes, suprémacistes, masculinistes et oppressives qui gangrènent également l’Europe. Elle est le miroir grossissant de nos déséquilibres sociaux et politiques, avec une influence inévitable et concrète sur nos réalités locales.

C’est pour cette raison qu’elle nous touche en plein coeur. Et c’est aussi pour cette raison que NOTRE RÉPONSE EST CAPITALE.


Cette avalanche d’informations violentes et radicales a 2 objectifs :

  • nous désorienter totalement, car nous ne pouvons pas répondre à tout à la fois = le burn out attentionnel

  • nous décourager et nous faire perdre toute confiance en notre capacité à construire un jour un monde meilleur = le burn out émotionnel

Elle vise aussi à nous enfermer mentalement dans une impasse qui nous condamnerait à l’aternance inévitable et incessante entre 2 états :

  • la réaction > et donc, l’hyperréactivité

  • l’indignation ou la sidération

Dans les 2 cas, c’est une perte massive d’énergie et de discernement dont nous sommes les premières victimes.

NOTRE ATTENTION N’A JAMAIS ÉTÉ PLUS POLITIQUE QU’AUJOURDHUI. Et c’est maintenant ou jamais que nous devons en prendre soin.

Car l’hyperréactivité et la sidération ne sont pas les 2 seules issues :

UNE TROISIÈME VOIE EST POSSIBLE.

Elle n’est pas seulement possible mais vitale, si nous ne voulons pas finir exténué.e.s, dégoûté.e.s du monde, et convaincu.e.s de notre impuissance collective à le changer. Ce qui me crève le coeur et qui me pousse à écrire, c’est le sentiment que nous sommes de plus en plus à l’être.

Et à chaque fois que ce sentiment gagne du terrain, c’est la stratégie du flooding qui gagne.


Nos réactions premières - et humaines, instinctives, et naturelles - ne sont pas nos alliées ici.

Car même si nous nous y engouffrons au nom de valeurs nobles et généreuses, elles sont totalement contre-productives:

nous devenons nos propres adversaires, sans nous en rendre compte.

Si nous voulons continuer à habiter ce monde les yeux grands ouverts et à y contribuer du mieux que nous pouvons, nous devons prendre soin de notre attention et de notre énergie. Nous devons cultiver une vigilance impeccable.

NOUS DEVONS MIEUX NOUS CONNAÎTRE POUR REStER SOUVERAIN.E.S DE NOTRE ATTITUDE AU COEUR DE NOS CIRCONSTANCES.


CETTE TROISIÈME VOIE, C’EST CELLE DE L’ESPACE DE CALME, DE DISCERNEMENT ET D’AGENTIVITÉ QUI VIENT AVANT NOTRE RÉACTIVITÉ ET/OU NOTRE SIDÉRATION.

C’est notre capacité à comprendre profondément ce qui est utile et ce qui ne l’est pas, et quand.

C’est notre capacité à ressentir intuitivement qui est bénéfique et ce qui ne l’est pas, et quand.

Car ceci est un marathon, et pas un sprint. Et - bonne nouvelle - c’est une épreuve de relais (si on ne finit pas tou.te.s au sol avant de la commencer, bien sûr). Nous ne sommes pas seul.e.s.

Cette troisième voie se pratique et se cultive. Cette vigilance, ce soin et cette attention, nous devons nous les accorder à nous-mêmes, tout autant qu’au monde dont nous sommes témoins.

Car l’adversaire est autant intérieur qu’extérieur, et c’est sur cette partie de nous que comptent les tyrans de notre attention. (oui à ce stade il s’agit bien de tyrannie)

Je vous parle ici en tant que prof de méditation qui n’a de cesse de chercher à comprendre et à prévenir ce type de danger, ainsi que les meilleures armes pour y répondre. Mais je vous parle surtout en tant qu’élève et méditante, car sans pratique d’attention, de calme et de soin, je serais très certainement à ce stade vidée de toute énergie, d’envie et d’inspiration.


Je ne suggère pas que la méditation soit la seule réponse : TOUT ce qui peut vous permettre de cultiver cet espace qui a le pouvoir immense

  • de transformer une réaction impulsive en réponse consciente,

  • de vous donner de la perspective sur vos montagnes russes émotionnelles

  • et de préserver l’équilibre de votre système nerveux,

est bon à prendre.

Mais il faut y consacrer du temps, et du sérieux. Il faut lui faire une place.

Nous avons hérité de pratiques fabuleuses qui sont aujourd'hui des systèmes de soutien vitaux pour nos vies et pour le monde : ne les ignorons pas, et faisons leur honneur.


QUELQUES PISTES :

  • notre attention peut être notre plus grande faiblesse comme notre plus grande ressource : apprenez à faire attention à votre attention

  • prenez le temps de prendre soin de vous et de ralentir, même 10-15 min par jour, sans culpabiliser : vous ne désertez pas, vous vous régénérez - pour mieux agir ensuite

  • notre capacité au calme (même et surtout dans l’action) est notre responsabilité et notre pouvoir : notre panique est leur victoire

  • commencez là où vous êtes : chaque parole, chaque action résonne

  • nous avons tou.te.s le même pouvoir d’exemplarité et notre attitude compte : ensemble, nous changeons la culture - et en changeant la culture, nous changeons nos croyances et les récits dominants.

Juliette de Cointet