Encore plus d'humanité
« Face au danger de la perte de notre humanité, nous devons répondre par encore plus d’humanité. »
Toni Morrison
J’ai toujours vécu le yoga et la méditation comme des pratiques de relation.
Face au sol, face à notre respiration, face à une posture ou à nous-mêmes, l’attitude que nous choisissons, la conversation que nous engageons avec notre corps ou notre attention, n’ont rien de différent de celles que nous adoptons au coeur de nos vies.
Chaque moment, chaque journée, sont-ils rien d’autre qu’un tissu d’interactions ?
Dans un monde divisé et polarisé, il n’a jamais été aussi urgent de nous en souvenir.
Plus je pratique, plus j’enseigne, plus je suis convaincue que nous avons tout à gagner à creuser cette intention dans les 2 directions :
en faisant de notre temps passé sur nos tapis ou nos coussins un véritable exercice du soin de la relation, au service de tout ce que nous rencontrerons en dehors de nos cours
en faisant de nos “vraies vies” l’expression réelle et concrète de notre yoga: car la pratique qui compte, c’est celle qui est capable de se déployer au-delà de nos bulles et des studios
Si les moments passés dans l’espace privilégié de nos cours sont autant d’explorations à l’usage de nos vies, nous pouvons commencer à élargir le champ de notre pratique et donc, de notre participation : comment ce qu’on y apprend peut-il nous aider à être présent.e.s au moment où c’est important, pour ce qui compte vraiment ?
Que se passerait-il si nous portions les fruits de notre yoga dans nos familles, dans nos sociétés, dans nos villes, dans nos nations ?
En yoga, on parle de samadhi comme d’une présence totale et intime à l’expérience de nos vies et de notre monde, moment après moment.
Pour la grande majorité d’entre nous, ce ne sont pas nos postures sur les tapis que nous devons améliorer - ce sont nos relations. Face à notre monde, face à notre temps, aucune réponse n’est plus nécessaire aujourd’hui qu’une attitude de lien, une résistance infatigable à la discrimination, et une pratique de la communauté.
Avant et après notre prochaine salutation au soleil,
avant et après notre prochaine méditation,
si notre yoga était, aussi et surtout,
notre prochaine conversation ?
Nous nous disons souvent que notre pratique individuelle rayonnera ensuite vers l’extérieur.
Mais quel est cet “extérieur” dans la toile interconnectée du monde ? Quand nous prenons réellement conscience de notre interdépendance et de notre intimité avec tout ce qui fait nos vies, cette perspective s’inverse - naturellement, organiquement :
« En prenant soin de l’autre, en prenant soin du monde, en prenant soin de cette réserve d’eau, je prends soin de moi-même. »
Michael Stone
En Zen, la communauté : sangha, est considérée comme l'un des 3 joyaux de la vie, au même titre que notre capacité à éveiller nos consciences (buddha) et notre connaissance (dharma).
Ces 3 joyaux sont absolument complémentaires :
À quoi peut bien servir de pratiquer si cela ne soutient pas notre communauté et notre société ?
Et sans cette communauté, comment apprendre quoi que ce soit sans finir par tourner en rond en nous-mêmes ?
Ce voeu ancestral, nous devons l’entendre aujourd’hui.
Porter notre pratique, nos intentions et notre compréhension au coeur de nos vies, c’est une éthique en action : une pratique de la relation dans une vie en mouvement permanent, et aussi, une pratique de sincérité.
Car la communauté, c’est l’altérité. Et il n’y a rien de tel que l’altérité pour éclairer nos angles morts : à l’épreuve de l’imprévu, de la différence, de la friction, suis-je encore capable d’incarner mes préceptes et mes valeurs ? Ou est-ce qu’ils s’écroulent comme un château de cartes ?
La sangha est le précieux miroir de la résilience de notre pratique et de notre intégrité (satya).
La sangha est aussi le miroir de nos identités et de notre capacité à l’inclusion :
est-ce qu’elle est “ma communauté”, celle de celleux qui pensent comme moi, pratiquent avec moi le même yoga, votent comme moi ?
Ou est-ce qu’elle peut inclure radicalement, obstinément, les “autres”, les forêts et les rivières polluées, les “adversaires” ?
Se poser honnêtement la question de définir cette sangha dans laquelle nous déployons notre pratique et nos coeurs, c’est souvent voir nos mécanismes internes de discrimination (et c’est une bonne nouvelle, promis :) : qui inclut-on ? qui exclut-on ?
Quand nos relations deviennent le temps et le lieu de notre pratique, la ligne de démarcation entre “moi” et “les autres” s’estompe : nous nous rendons vite compte que nous ne pouvons pas être heureux.ses si nos communautés sont malheureux.ses.
Nous ne pouvons pas être libres si nos sociétés ne sont pas libres.
À nous de faire de ce lien une force de soutien, de relais et d’appartenance. Il est une responsabilité, mais il est aussi la promesse que nous ne sommes pas seul.e.s, et que les échos de notre pratique, de notre attitude, de nos paroles et de nos gestes sont bien réels.
La sangha est un joyau car en élargissant nos communautés, nous élargissons notre identité : nous diluons nos “je” rigides dans un “nous” plus spacieux, plus capable, plus vrai, et plus généreux. Notre besoin de lien est aujourd’hui bien plus grand que notre besoin d’encore plus d’identité.
Nous ne manquons pas de murs. Nous manquons des plantes vivaces dont les racines sont capables de faire craquer le béton le plus obstiné.
Dans un monde tourmenté et divisé, porter notre yoga hors les murs et dans un “nous” qui nous dépasse, c'est résister à la fatalité de l'individualisme.
Revivre la présence et le soin à soi-même et aux autres, c'est reprendre le pouvoir sur une culture qui marchande notre attention et se nourrit de nos divisions.
Tracer de nouveaux chemins pour nous-mêmes, c'est commencer à incarner de nouveaux récits et une autre culture.
Ensemble, nous sommes une toile immense.
EN PRATIQUE :
commencez par les 30 min après votre cours ou votre méditation pour porter et observer ses échos dans votre journée > étirez ce temps petit à petit
choisissez une relation saine et dans laquelle vous vous sentez en sécurité et faites en un point de départ à partir duquel vous pourrez élargir cette intention
chaque rencontre, chaque interaction, peut être le lieu de votre choix et de votre présence
c’est une pratique : personne n’est parfait tout le temps - notez sans juger, rinse and repeat 🌀